Endgame

Malgré la destruction d'Erilu, le chaos qui gagne Chypre contraint les Trinités à prendre des décisions rapides. La ville fantôme de Varosha et ses affrontements avec l'armée turque ou le centre de l'île avec ses étonnants encombrements dans la région des monastères. Ce sera la seconde option et les soupçons se portent rapidement sur le monastère de Stavrovouni, une masse de pierre perchée au sommet d'une colline rocheuse au cœur de la campagne.

Monastère de Stavrovouni
Un cordon de voitures sinue jusqu'à ce lieu de réclusion malgré l'heure avancée de la nuit et la morte saison. Sur place, des dizaines de personnes stationnent devant l'édifice, partagées entre l'incompréhension, l'attente, l'espoir et bientôt la peur. Le rayon aveuglant du projecteur d'un hélicoptère de transport militaire balaie la zone, fouille la cour du monastère, s'insinue entre les dépendances au toit pentu et s'abat sur la flèche de l'église.

C'est un assaut en règle que subit le monastère et le son haché d'armes de guerre retentit derrière les murs silencieux. Des soldats bien équipés et entraînés sont en train de progresser rapidement dans les bâtiments et prennent sans difficulté le contrôle de chaque pièce, chaque couloir et chaque cour laissant eux un derrière un sillage de cadavres et de blessés. Les étincelles affolées de Karma Lumière qui s'agitent en ce lieu indiquent que les résidents sont des êtres peu communs. Sans aucun doute les Lazares, les véritables héritiers de la sapience de Jésus.

Les Trinités se lancent à la poursuite des soldats. Focalisées sur leur objectif, elles n'assistent pas aux exécutions sommaires qui se multiplient dans les pièces périphériques et suivent la trace sanglante des militaires. Dépassant des cellules, salles de lecture et de prière, bibliothèque et autre réfectoire, elles se heurtent avec brutalité à une résistance tout à fait inattendue. Environnement maîtrisé, vision nocturne, balles perforantes, les soldats infligent de lourds dégâts à l'équipe qui, pour une fois, est mise en difficulté. Sur le trajet, Simon découvre que les moines disposent d'archives sur de nombreuses personnes nées le 13 janvier 1967... Comme les Trinités.

Puis, avançant dans les décombres, l'objectif des soldats apparaît : ils guident fermement vers la sortie un homme d'une trentaine d'années, T-shirt blanc déchiré taché de sang, pantalon de jogging gris, pieds nus, maigre et mal rasé. Il est propulsé à l'extérieur, sur la plateforme d'une haute tour de pierre que l'hélicoptère aveugle de lumière. L'appareil, assourdissant, est en vol stationnaire au-dessus du captif que les soldats poussent devant eux. Dans le dernier couloir, les Lames-Sœurs percent les armures, font sauter des membres au son des rafales et des grenades qui explosent en gerbes de pierre et de bois pilés. Quand la fumée se dissipe, l'ennemi paraît. Un officier suspendu au filin qui tombe de l'hélicoptère et s'apprête à enlever le jeune homme.

Les Trinités sont mal en point, déchirées de coups et de balles, Archontes et Devas sont épuisés et le terrible Attila leur fait face. Lui qui convoitait le secret des Lazares semble avoir enfin trouvé ce qu'il cherchait en la personne de ce garçon un peu perdu au milieu des étincelles et des flashes de lumière crachés par la mitrailleuse embarquée dans l'hélico.

Un cliquetis de métal. Et le grondement d'une cavalcade emporte le son caractéristique d'une grenade dégoupillée. Iften se matérialise dans une violente bourrasque à travers la porte ouverte de l'hélicoptère. Les soldats interloqués ont quelques secondes pour comprendre que quelque chose tourne mal et Iften finit par faire rouler sa grenade dans le cockpit.

Quelques minutes plus tard, le corps agonisant d'Attila est découvert non loin de la carcasse enflammée de l'appareil. Il est immédiatement exécuté. La scène pue le kérosène et la viande calcinée.

L'appareil d'Attila

Le jeune homme convoité par Attila est pris en charge par les Trinités et il est clair qu'il est exceptionnel. Il rayonne de Lumière et de Ténèbres. Il est temps de quitter les lieux, laissant Bernard et David prendre connaissance de la situation concernant tous les étranges badauds amassés devant le monastère. Beaucoup ont fui mais certains sont encore présents, défiant la peur et le danger, illuminés par la présence de leur Messie. Car c'est ce que Prokopios Kakoulli pourrait être.

Prokopios conduit les Trinités jusqu'à un autre monastère dirigée par des femmes. Il s'agit de Sœurs-Marthes qui, sous leurs atours de humbles moniales, sont des combattantes et des survivantes habituées aux vicissitudes du terrain. Tout à la fois pragmatiques et mystiques, elles comprennent rapidement la place des Trinités et offrent à tous leur protection. C'est à une table arrosée de café et d'un soupçon de gnôle que les mots coulent enfin, que les explications tant attendues arrivent.

Prokopios avait sept ans lorsqu'il a été fauché par une balle turque lors de l'invasion de Varosha. Il a passé deux ans dans le coma, soigné dans un hôpital italien, est mort plusieurs fois et est revenu. Lors de ses voyages, il a compris d'où il venait et ce qui l'entourait avec une lucidité exceptionnelle. Il sait que la vie de tout être humain provient de la Gouve, un feu souterrain et matriciel qui brûle au centre de la Terre, que chaque mort est marquée par le retour de ce fragment de flamme vitale dans le Magma chthonien.

Il sait également que chaque homme porte une trace de lumière et de ténèbres, qui ne sont pas le feu de la Gouve, mais quelque chose d'autre, un héritage assoupi, un témoignage de son incomplétude. Il a deviné que chaque Adam portait les cicatrices des liens avec le Deva et l'Archonte, des blessures encore sensibles aux Karmas.

Repéré depuis toujours par les Lazares pour ses résurrections et son intuition de la manipulation du Karma Lumière grâce à l'Apostoma Théïon, sa cicatrice de Lumière, Prokopios a fini par rejoindre leurs rangs quelques mois plus tôt. Pour ses trente-trois ans. A cet âge, il était déjà un sage parmi les sages tant les souvenirs de ses expériences au plus près de la mort étaient nettes et riches. Il parvenait à convoquer le Karma Lumière avec une rare aisance mais n'avait pas encore réalisé son initiation officielle. Un exemple, un surdoué mais pas encore un Lazare.

Il y a quelque choses jours, tout changea. L'arrivée des Trinités à Chypre et les profonds mouvements que cela suscita chez les Archontes le convainquit de précipiter le rituel qui ferait de lui un Lazare. Il plongea à nouveau aux portes de la mort et vécut un épisode d'une rare intensité.

D'une part, il découvrit pleinement le potentiel de sa cicatrice de Ténèbres, le Sang Noir des Lazares d'Autun, et revint parmi les vivants avec une compréhension désormais équilibrée de son héritage de Lumière et de Ténèbres. Il sait avec certitude que tout homme a le pouvoir d'exploiter ses ressources de Ténèbres et de Lumière, même privé de son Archonte et de son Deva. Et surtout Prokopios a le pouvoir d'éveiller cette conscience chez ses disciples. Entre ses mains, grâce à son enseignement, tous les hommes et toutes les femmes peuvent mobiliser leur parcelle de Lumière et de Ténèbres sans recourir aux traditions millénaires comme celles de Compagnons de l'Oblat et des Pierres-Angles. Il propose un accès direct à ces forces, offrant à chacun la possibilité d'acquérir des pouvoirs insoupçonnés. En un geste prométhéen, il offre la magie à l'humanité. Une intention audacieuse, sans doute discutable.

D'autre part, Prokopios est entré en contact lors de son récent coma avec les âmes de tous ceux qu'il avait côtoyés lors de sa naissance. De témoin, il est devenu signal, incitant des dizaines, peut-être des centaines de personnes nées le même jour que lui à le rejoindre. Et là, son histoire prend une nouvelle tournure car non content d'avoir redécouvert le secret de Jésus, il a également eu une réminiscence des conditions qui ont présidé à sa naissance.

Il s'est vu être arraché à la chaleur de la Gouve, emporté dans le sillage d'une poignée d'âmes qu'une incroyable puissance avait choisies avec soin. Plongeant ses mains dans les flammes, un être de lumière, un dragon fantastique puisait de précieux globes de lumière dans le Magma et les contraignait à la renaissance. Prokopios, comme tant d'autres, fut happé dans ce mouvement et naquit à la suite des élus du Dragon.

Prokopios et cette armée de conscrits nés le 13 janvier 1967 sont venus au monde à cause des Trinités que le Dragon a ramenées à la vie. Il s'en souvient. Il y était.

Ces révélations ont plusieurs implications. Les Trinités en savent plus sur leurs origines et l'intervention du Dragon. Elles découvrent également qu'elles ont emporté à leur suite de nombreuses âmes avec lesquelles elles entretiennent un lien particulier . Cinq de ces personnes sont d'ailleurs hébergées par les Sœurs-Marthes et disposent de pouvoirs hors du commun.

Mais surtout, au-delà de ces éléments qui leur sont directement liés, les Trinités ont devant elles un homme capable d'éveiller la maîtrise des Ténèbres et de la Lumière chez tous les humains.

L'usage d'un tel pouvoir est très délicat considérant la guerre qui fait rage. Prokopios gagne finalement le Jardin de Prague et le Nouveau Temple qui, pour les rabbins tchèques, marque une alliance renouvelée entre les hommes, Dieu et les êtres de lumière. Il est accompagné d'une Sœur-Marthe et des cinq conscrits qui seront les premiers à être initiés à ses secrets. Ainsi, le Jardin de Prague devient pour les initiés qui y sont conviés une terre sacrée d'enseignement des mystères du monde, de restauration de ce qui fut brisé, d'éveil à ses véritables capacités. Suivre les enseignements de Prokopios, être touché par sa grâce, c'est retrouver une partie de son état originel, devenir plus qu'humain. Reste à savoir comment Prokopios voit son projet pour le monde et l'humanité.

Mais les rabbins et les alliés des Trinités veillent, permettant à celles-ci de marquer enfin une halte dans leur course des derniers mois.

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